L’année scolaire 2025-2026 vient de se terminer. Le Ministère procédera dans les prochains jours au traitement des résultats des épreuves ministérielles (modération et conversion) et diffusera au début du mois de juillet les résultats officiels des élèves de 4e et de 5e secondaire qui ont réalisé ces épreuves.
C’est tout de même particulier que ce soit un calcul statistique effectué alors que les élèves et leurs enseignants sont en vacances qui décide du résultat final des élèves.
Dans cet article, vous trouverez quelques éléments de réflexion par rapport aux rouages et aux impacts de la fameuse modération.
Pour ceux qui connaissent moins bien le fonctionnement de la modération et de la conversion des résultats, vous pouvez visionner cette capsule vidéo sur le sujet. Prenez note que l’épreuve ministérielle vaut pour 50% du résultat final et que 50% est accordé à la note-école modérée. La capsule mentionne plutôt 20% et 80% puisqu’elle a été élaborée en 2022 alors que les pondérations avaient été ajustées temporairement à cette époque.
Le mécanisme de la modération
Sur papier, les visées de ce mécanisme sont louables : permettre une équité pour les élèves de partout dans la province. On souhaite via ce mécanisme éviter d’avantager ou de désavantager des élèves qui seraient placés dans des classes où les enseignants sont trop sévères ou trop flexibles dans leur évaluation/correction. Jusque-là, on ne peut pas être contre la vertu. Cependant, dans la réalité, il y a énormément de facteurs qui font en sorte que ce mécanisme a plusieurs lacunes et ne permet malheureusement pas d’atteindre son objectif premier. Dans bien des cas, ce mécanisme vient créer de drôles de situations, certaines pouvant porter préjudice à certains élèves.
Des groupes peu nombreux
La modération tient compte essentiellement de quatre données : la moyenne et l’écart-type du groupe pendant l’année scolaire et la moyenne et l’écart-type du groupe à l’épreuve. Plus les groupes sont nombreux, plus l’influence d’un seul élève est petite. Dans de petits groupes, un seul élève peut avoir une incidence considérable sur ses pairs, et ce autant positivement que négativement. Et il faut savoir que la modération est appliquée dans des groupes à partir de 2 élèves!
Le guide de la sanction des études mentionne que les groupes sont formés généralement d’une trentaine d’élèves.

La réalité est qu’un nombre important de groupes contient très (trop) peu d’élèves, ce qui diminue la validité d’un tel traitement.
Des groupes à 1 élève
Dans certaines situations, notamment dans les classes spécialisées, il peut n’y avoir qu’un seul élève dans le groupe qui est inscrit à une épreuve ministérielle. À ce moment, le Ministère considère que cette épreuve est le seul outil qui permet une comparaison objective entre les élèves de la province. Ainsi, le seul résultat qui sera comptabilisé pour ces élèves sera celui de l’épreuve. En d’autres termes, l’épreuve ministérielle vaut 100% du résultat de l’élève!
Comparer des pommes et des oranges
Prenons un groupe composé de 20 élèves. La moyenne et l’écart-type des notes-écoles est calculée à partir de 20 données. Supposons maintenant qu’un des élèves s’absente à l’épreuve unique. La moyenne et l’écart-type de l’épreuve ministérielle sera donc calculée à partir de 19 données. Par contre, ces mesures seront comparées à celles de l’année scolaire constituées à partir de 20 élèves. On devrait exclure selon moi la note-école de l’élève absent pour être en mesure de comparer des pommes avec des pommes. Dans certains cas, un élève absent à l’épreuve unique peut avoir un effet important à la hausse ou à la baisse sur les résultats de ses pairs.
Être dans le bon groupe
Prenons Martin et Julie deux élèves de 4e secondaire qui vont à la même école et qui ont le même enseignant de mathématiques. Martin est dans le groupe 41 et Julie est dans le groupe 42. Pendant l’année scolaire Martin et Julie obtiennent le même résultat sommaire en compétence 2, soit 73%. À l’épreuve ministérielle, Martin et Julie obtiennent également des résultats identiques de 65%. Cependant, le groupe de Martin a moins bien performé que le groupe de Julie à l’épreuve. La note-école de Martin est alors modérée à 70% alors que la note-école de Julie est modérée à 76%. Martin termine avec un sommaire de 68% alors que Julie termine avec un sommaire de 71%.
Ce scénario (ou d’autres scénarios similaires) arrive pratiquement dans toutes les écoles chaque année. Quand c’est 1% de différence, ce n’est pas catastrophique, mais lorsque l’écart s’accentue, difficile de prétendre que ce traitement est équitable!
De plus, si ce même scénario a lieu dans des résultats autour de 60%, cela peut faire en sorte qu’un élève aurait été en réussite plutôt qu’en échec selon le groupe où il aurait été attitré pendant l’année scolaire.
Jugement professionnel
Dans la grande majorité des cours, les enseignants ont la possibilité d’appliquer leur jugement professionnel à la fin de l’année scolaire. Avec le mécanisme de la modération, cela devient impossible. Les enseignants ont passé 10 mois avec leurs élèves et ils n’ont même pas la possibilité de dire un mot sur la note finale de l’élève.
Certains élèves obtiendront un résultat sommaire de 58% ou de 59% sans que leur enseignant n’ait eu à se prononcer. Depuis 2019, le Ministère ne convertit plus ces résultats automatiquement à 60%; ces élèves seront donc en échec.
Un poids démesuré
Le Ministère indique que l’épreuve vaut pour 50% et que la note-école modérée vaut pour 50% de la note finale en compétence 2. Fondamentalement, cela est juste. Cependant, le message perçu par le réseau est que le poids de l’épreuve sur le résultat final de l’élève est de 50%. Et c’est là que ce n’est pas du tout le cas pour la majorité des élèves. Le fait de modérer les notes-écoles fait en sorte que le poids réel de l’épreuve sera beaucoup plus élevé que 50% pour plusieurs élèves. Et ce jusqu’à 100% du résultat final.
Mon argument ici n’est pas que ça puisse désavantager les élèves puisque ce poids démesuré peut être autant à l’avantage qu’au désavantage de l’élève. Mon point est plutôt qu’une épreuve finale ne devrait pas valoir autant dans le sommaire d’un élève.
Je n’ai pas fait de recherches approfondies sur les mécanismes appliqués dans les autres provinces canadiennes, mais en fouillant rapidement, le Québec semble être le seul endroit où un mécanisme comme la modération est appliqué. De plus, on serait la province où la pondération de l’épreuve ministérielle est la plus élevée. Ça ne semble donc pas essentiel d’avoir un tel mécanisme et une pondération aussi importante.
En lien avec le poids démesuré de l’épreuve décrit ci-dessus, le Ministère a diminué pendant deux ans la pondération de l’épreuve ministérielle dans le calcul du sommaire de l’élève. En 2022 et en 2023, les épreuves ministérielles ne comptaient que pour 20% du résultat final et 80% était accordé à la note-école modérée. Le mot important ici est MODÉRÉE. Même si l’épreuve ne vaut que 20%, le fait que la note-école était modérée pouvait faire en sorte que l’épreuve valait beaucoup plus que 20% voire jusqu’à 100% ici aussi. On pourrait pousser le raisonnement vers l’absurde et dire que l’épreuve vaut pour 0% et que 100% serait accordé à la note-école modérée. Encore une fois ici, l’épreuve aurait encore un poids énorme pour plusieurs élèves puisque leur note-école pourrait être fortement affectée par la modération.
Bref, ajuster la pondération de l’épreuve à la hausse ou à la baisse n’atténue pas l’impact immense de la modération sur le résultat sommaire des élèves.
Une corrélation parfois absente
Supposons qu’un élève obtienne un meilleur résultat à l’épreuve que pendant son année scolaire; on pourrait donc logiquement penser que sa note-école devrait être modérée à la hausse. Mais pourtant, ce n’est pas nécessairement le cas. Si son groupe a moins bien performé à l’épreuve, sa note-école serait revue à la baisse. Donc, le Ministère dira à cet élève : « Bravo, tu as été meilleur à l’épreuve que pendant l’année scolaire, mais ta note-école est surévaluée selon nous, on diminue donc ce résultat. » Le Ministère répondra à cela que ce n’est pas si grave puisqu’un élève aura toujours comme note-plancher sa note à l’épreuve; ça ne change donc rien dans ce cas qu’on diminue sa note-école.
Supposons l’inverse : un élève obtient un moins bon résultat à l’épreuve que pendant son année scolaire. Logiquement, sa note-école devrait donc être revue à la baisse. Mais si son groupe a mieux performé à l’épreuve que pendant l’année, cet élève verra sa note-école augmenter!
Mon point ici est que le résultat de l’élève à l’épreuve n’est pas une donnée qui est utilisée dans l’ajustement de la note-école de l’élève. C’est seulement la moyenne et l’écart-type du groupe qui est considérée. On passe à côté d’une donnée primordiale si la note de l’élève lui-même n’est même pas considérée dans le traitement de sa propre note-école.
Un bulldozer
Le mécanisme de la modération contient une prémisse implicite : c’est un examen parfait! Si on administre un examen qui vaut 50% de l’année et qu’en plus, on modifie les résultats des élèves pendant l’année pour qu’ils suivent la moyenne et l’écart-type de celui-ci, ça revient à dire que l’examen est parfait! L’image du bulldozer peut peut-être paraître exagérée pour certains, mais lorsqu’une seule épreuve vient se substituer au jugement professionnel exercé par un enseignant pendant plusieurs mois, je trouve l’image juste.
Teach to the test
Le Ministère a beau envoyer comme message qu’on ne doit pas « entraîner » nos élèves à réaliser cette épreuve et que les épreuves pouvant être utilisées à des fins pédagogiques doivent servir principalement à familiariser les élèves avec le format, la réalité peut être très différente sur le terrain. Certains enseignants iront jusqu’à faire ce que je qualifierais de préparation abusive à l’épreuve. Je ne peux pas dire que je ne les comprends pas; ces enseignants sont pleinement conscients que le bulldozer arrive et ils veulent que leurs élèves maximisent leurs chances de réussite. L’entraînement peut s’étaler sur plusieurs semaines.
Sans être dans l’illégalité, des enseignants feront réaliser à leurs élèves des dizaines et des dizaines de tâches calquées sur l’épreuve ministérielle en leur montrant parfois des « trucs » pour identifier une réponse ou une stratégie à adopter. Les épreuves ministérielles étant de plus en plus identiques d’une année à l’autre, ce genre de pratiques chez les enseignants ne fera qu’augmenter avec une épreuve d’un poids aussi considérable. Si j’enseignais en 4e secondaire, je serais probablement parmi ceux qui voudraient « entraîner » au maximum leurs élèves pour qu’ils puissent aller chercher un maximum de points!
Des pratiques malsaines et des enjeux éthiques
Chaque année, des enseignants me nomment être plus sévères (ou plus exigeants) pendant l’année pour s’assurer de l’effet de levier (à la hausse) de la modération en fin d’année. Encore une fois ici, je comprends l’intention mais la pratique demeure questionnable considérant qu’elle peut avoir un effet sur la motivation et l’engagement des élèves pendant l’année scolaire et par conséquent être un facteur de risque sur leur réussite.
Malgré les restrictions imposées par le Ministère, des enseignants utilisent d’anciennes épreuves ministérielles (qui se sont pas parmi celles autorisées) en partie ou en totalité pendant l’année scolaire ou en fin d’année scolaire.
Plus préoccupant encore, la modération générerait certaines dérives éthiques. On entend parfois des échos du terrain mentionnant qu’une pression indirecte est exercée sur certains élèves plus faibles (ou qui auraient baissé les bras) de ne pas se présenter à leur épreuve. Ainsi, leur absence augmenterait la moyenne de leur groupe à l’épreuve ministérielle, ce qui viendrait avantager les autres élèves du groupe.
Un frein à l’innovation et à des pratiques pédagogiques actualisées
Plusieurs enseignants de 4e secondaire vont éviter de faire des « maths autrement », d’innover dans leurs pratiques pédagogiques, dans leurs pratiques évaluatives, etc.
L’épreuve ministérielle dicte d’une certaine façon les pratiques pédagogiques/évaluatives qui seront utilisées par les enseignants. Je ne dis pas qu’il n’y a aucune innovation ou projets intéressants en 4e secondaire, au contraire, mais les enseignants ne vont pas aussi loin qu’ils le souhaiteraient dans leurs idées.
Le stress
C’est le dernier élément de ma liste et ce n’est pas un hasard puisque ma position sur la modération est loin d’être justifiée par le stress généré pour les élèves. Néanmoins, l’incertitude occasionnée par ce mécanisme en fin d’année doit également être considérée. J’ai entendu des élèves cette année mentionner qu’ils étaient stressés car ils savaient que leur résultat aurait une incidence sur leurs pairs et vice-versa.
Un mirage d’équité et d’objectivité
La modération des notes des élèves serait, selon les écrits dans les documents ministériels, gage d’équité dans l’évaluation de la compétence des élèves à déployer un raisonnement mathématique. Je crois plutôt qu’il s’agit d’un mirage. Je ne nie pas que ce traitement peut rencontrer son objectif à certains moments, mais il y a tellement de variables dans l’équation que ce n’est pas un calcul statistique rigide qui vient corriger tout ce qui a pu se passer pendant l’année dans les centaines de classes de la province. Pensons par exemple aux choix pédagogiques de l’enseignant, à la priorisation de certaines notions par rapport à d’autres, à l’expérience et la qualification de l’enseignant, à la focalisation plus ou moins importante sur la préparation à l’épreuve pendant toute l’année scolaire, au nombre d’élèves dans le groupe, aux exigences de l’enseignant par rapport aux traces et à la précision dans les calculs, à l’utilisation ou non d’une feuille aide-mémoire, etc. On pourrait continuer la liste encore longtemps.
Un mécanisme en cours de révision au Ministère
Au mois d’août 2022, Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation à ce moment, avait promis que des correctifs seraient apportés afin de mettre fin aux « effets pervers » engendrés par ce traitement statistique. (article du Journal de Québec, décembre 2022)
Dans un article du Journal de Québec daté du 10 août 2023, il était mentionné que M. Dany Laveault, professeur émérite de mesure et d’évaluation à l’Université d’Ottawa, avait reçu un contrat de 90 000$ pour réfléchir à un plan d’action et d’amélioration concernant la modération et que ce plan serait remis d’ici le 24 mars 2024. Plus de deux ans après l’échéance prévue de ce rapport et quatre ans après l’annonce du Ministre, le réseau attend toujours des ajustements concrets.
Qu’est-ce qui se retrouvera dans ce rapport? Je ne vous cacherai pas que personnellement, j’aimerais voir l’abolition de ce mécanisme de modération et je m’en tiendrais à une pondération fixe beaucoup moins importante. Pour favoriser une équité entre les élèves de la province, je privilégierais des formations et d’autres dispositifs d’accompagnement auprès des enseignants afin qu’ils puissent offrir un enseignement et avoir des attentes similaires d’un milieu à l’autre. Un mécanisme de régulation des résultats et des suivis plus rapprochés des milieux où des résultats mitigés ont été enregistrés pourraient aussi être effectués. Ainsi, cela contribuerait également à avoir un enseignement équivalent d’un bout à l’autre de la province.
J’attends avec impatience la diffusion de ce rapport. Et j’ose espérer qu’il y aura des ajustements importants à ce mécanisme, voire une révolution quant au traitement des résultats des élèves en lien avec les épreuves ministérielles.